La ZAD, l’Etat et la Startup Nation

Quand je vois ce qui est en train de se passer sur la ZAD (alors que je suis à 7500 km de là) et que je lis les commentaires énervés d’une partie de la population, je ne peux pas m’empêcher de voir un énorme gâchis qui s’articule surtout autour de nombreuses incompréhensions et paradoxes.

Je vais essayez ici des les articuler, avec un prisme particulier pour mes copains du monde Tech.


“Le projet d’aéroport est enterré : ils ont eu ce qu’ils voulaient, non ?”

Une bonne partie de l’incompréhension repose sur cette idée : “maintenant que le projet d’aéroport est abandonné, pourquoi est-ce qu’ils restent, ils ont eu ce qu’ils voulaient non ?”

Cette question témoigne d’un biais cognitif bien connu (pardonnable chez des individus, difficilement chez des experts) appelé réflexion de premier ordre : nous avons du mal à penser en terme dynamique et aux successions de conséquences qui peuvent avoir lieu.

Second Order Thinking

Oui, le projet était bien à la base empêcher la construction d’un aéroport (1er niveau). Mais pour créer cette réalité, la résistance a dû apprendre à mettre en place un mode de fonctionnement collectif (2ème niveau). Elle a dû apprendre à construire pour s’abriter, à bricoler pour réparer, à faire pousser des légumes, élever des chèvres, à vivre de manière minimaliste, à optimiser l’énergie, les matériaux, à recycler, à prendre des décisions ensemble. C’était sûrement compliqué, mais ils ont réussi à créer quelque chose qui a tenu pendant de nombreuses années.

Quand le projet d’aéroport a été abandonné par le gouvernement, le projet politique initial, celui sur lequel s’était créé le mouvement, a été gagné.

Fin du Premier Acte. Fin du Premier Niveau.

Mais entre temps un second projet était né du premier : celui de l’expérimentation d’une nouvelle forme d’organisation collective, d’une nouvelle forme de vie en communauté, d’une nouvelle forme d’agriculture. Et ce projet, de second niveau, existe bel et bien encore aujourd’hui. Et il est même porteur d’un espoir plus fort encore que le premier projet, car il s’agit bel et bien de créer quelque chose.

“Il faut respecter la loi (bordel !)”

La propriété privée est l’un des piliers de notre société, et l’Etat en est le garant. Pour la plupart d’entre nous il est impensable que des gens s’approprient un territoire et vivent dessus. “C’est du vol pur et simple, n’est-ce pas ?”.

Le rôle de l’Etat est bien sûr de faire respecter la loi, mais n’oublions pas que parmi les lois qui sont votées aujourd’hui, certaines autorisent quelque chose qui était illégal hier.

Car oui, l’Etat a aussi pour rôle de construire une société. La loi est, comme le dit Alain Supiot, la construction d’une société imaginaire, la construction de ce qui devrait être par opposition à ce qui est aujourd’hui.

L’Etat est donc en tension permanente pour faire advenir cet imaginaire collectif (“nous sommes libres et égaux”) à partir d’une réalité souvent moins glorieuse faite d’inégalités, de racisme, de privations de libertés.

Le rôle de l’Etat (et des citoyens) : passer de la réalité à l’imaginaire collectif

Il est donc nécessaire de faire évoluer nos lois pour construire une société en accord avec les principes sur lesquels nous avons décidé de nous unir. Et l’un des rôles des citoyens, de par leur vie quotidienne, leurs projets, leurs aspirations, est de pousser l’Etat dans cette direction.

L’Etat se retrouve donc en tension : il doit maintenir la loi pour que l’ordre soit respecté, mais il doit aussi faire advenir cet imaginaire collectif. Et son rôle est précisément d’arbitrer ces tensions.

Tous ceux qui ont un minimum de connaissance en cybernétique ou en systèmes complexes savent que pour gérer des tensions, pour les arbitrer, il faut non seulement construire un contexte favorable à leur épanouissement (car ces tensions sont des informations nécessaires), mais qu’il faut aussi être à l’écoute des signaux, avant de les traiter.

“Mais, ce sont des casseurs !”

C’est vrai, il y a eu de la casse, et j’ai pu y assister en tant que Nantais mécontent qui essayait d’expliquer à sa fille de 3 ans pourquoi on ne pouvait pas sortir chez nos amis et que “non non, ce n’est pas du brouillard”.

Je ne rentrerai pas (trop) dans ce débat, sauf peut-être pour signaler que la responsabilité de la violence incombe bien sûr aux Zadistes en premier lieu, mais qu’il est aussi étonnant de constater que les dispositifs policier “à la Française” s’inscrivent dans les théories des foules du XIXè siècle qui ont depuis été discréditées, car elle ne font qu’attiser les violences.

Non, ce qui m’intéresse ici, c’est surtout de souligner ce paradoxe : de nombreux entrepreneurs et dirigeants sont bien contents d’avoir à leur côté Schumpeter qui nous explique (à raison) que la destruction de valeur est nécessaire pour innover (la fameuse “destruction créatrice”). Mais une étude de l’INSERM nous apprend aussi que le chômage (dont une partie du contingent vient de cette fameuse destruction créatrice) fait plus de morts chaque année que les accidents de la route, et que la stigmatisation des chômeurs, par le stress et la solitude qu’elle génère, fait partie des facteurs.

Nous avons donc d’un côté des affrontements avec la police qui génèrent des violences bien visibles, et de l’autres des “destructions d’emploi”, bien plus violente dans le quotidien des gens, mais écartées d’un revers de la main comme “mal nécessaire à l’innovation”.

Il semble qu’on soit ici affecté d’un autre biais cognitif : notre incapacité à transposer une analyse d’un domaine à un autre.

La ZAD péréclitera d’elle-même dans quelques années

L’histoire aussi nous apprend des choses assez utiles pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui. Si on regarde l’histoire des projets de communautés, on se rend compte qu’ils aboutissent rarement : mésententes entre membres du groupe, changements d’envies du noyau dur, difficultés à maintenir un modèle économique viable, conditions de vie difficiles, les raisons sont multiples. Bien souvent, les communautés finissent par mourir d’elles-mêmes, dans l’indifférence générale.

Entre 1967 et 1970, aux Etats-Unis, ce sont 750 000 personnes qui ont vécu dans un total de plus de 10 000 communautés, dont une grande partie en Californie. 10 ans plus tard, il ne restait plus personne (ou presque).

Même si la ZAD survit à ces prochaines semaines, la probabilité qu’elle périclite d’elle-même dans quelques années, sans intervention de l’Etat, est donc très forte… Et pourtant avant qu’elle ne n’écroule sous son propre poids il se sera passé une quantité de choses ! Parmi ceux qui seront resté, on aura vu des expérimentations de gouvernance alternatives, peut-être qu’au-delà des agriculteurs qui cherchent à construire un nouveau modèle le projet aura attiré des entrepreneurs / écrivains / artistes. Il est probable que cela se transforme, dans quelques années, en quelques fermes permaculture ou bio, peut-être même que la qualité de la bio en fera un modèle au niveau international (“Garantie sans pesticides depuis 50 ans” !). Peut-être aura-t-on un village à la démographie un peu hors norme, et peut-être une réserve naturelle quelque part…

Cependant, pendant ces quelques années d’expérimentations on aura aussi créé des choses uniques. Des gens de toute l’Europe seront venus pour voir ce qui se passe. Ces milliers de rencontres auront créé des milliers d’histoires, des milliers d’aventures, de milliers projets créatifs, humains… et entrepreneuriaux, qui essaimeront au delà de la ZAD.

L’éléphant de Nantes c’est bien sympa, mais voir les bidouillages de la ZAD émerveillera probablement bien plus les imaginaires des designers d’Ideo (et des Nantais). Quand je vois les startuper et entrepreneurs se prêter à rêver d’un Burning Man à la Nantaise et décrier la ZAD, je vois encore un paradoxe flagrant, car Burning Man est venu du même imaginaire que la ZAD.

La Silicon Valley, que tant de politiques meurent d’envie de reproduire, s’est construite exactement sur ce genre de terreau : une industrie classique de l’informatique (issue de la Seconde Guerre Mondiale) s’est mêlée aux rêves utopistes du mouvement de la contreculture, ce qui a mené au fourmillement d’idées, d’expérimentations, et de changements de paradigmes qui ont suivi.

Les liens entre la recherche industrielle, la contreculture, et la Silicon Valley qu’on connaît aujourd’hui

La Startup Nation n’y connaît rien à l’innovation

Nicolas Colin, essayiste, investisseur et observateur critique mais bienveillant de Macron, observait récemment que la majorité des élites européennes ne connaissaient pas Clayton Christensen, l’inventeur du concept d’innovation disruptive (l’innovation disruptive est la mécanique par laquelle les principales industries sont amenées à se faire dégommer par des nouveaux entrants — menant généralement à… la destruction créatrice) :

I’ve recently discovered that Christensen, while a superstar in the entrepreneurial world and among US corporate executives, is all but ignored by European elites.

— Nicolas Colin (source)

Dans un autre article récent pour le Financial Times, il continue sur le sujet et nous explique que le modèle de la Startup Nation révélé par le plan pour l’Intelligence Artificielle démontre une méconnaissance flagrante des mécaniques de l’innovation. On en reste au niveau de Chirac et de son projet Quaero (le “Google” Européen, vous vous souvenez ? 200 millions) :

His plan for AI is not conducive to growing leaders in the field. It is rather more of the old tradition of French industrial policy: everything aimed at university-led research, lots of public money going to incumbents, and the usual tinkering and wasting of resources in the huge national research and development bureaucracy.

— Nicolas Colin, Emmanuel Macron’s artificial intelligence pitch risks falling short

L’Etat a son rôle à jouer, bien sûr, mais dans le monde des startups, des ingénieurs et des designers — ceux qui travaillent concrètement sur le sujet — on le sait : l’innovation, la créativité ne vient pas de l’ordre et du plan pré-établi. Pour créer il faut connecter des choses qui ne l’étaient pas jusqu’alors, rencontrer des gens, des idées, adopter des postures nouvelles, se décaler, changer de perspective, se frotter à des choses différentes. Expérimenter. Itérer. On a même inventé des méthodes de gestion de projet pour ça.

Creativity is just connecting things. When you ask creative people how they did something, they feel a little guilty because they didn’t really do it, they just saw something. It seemed obvious to them after a while. That’s because they were able to connect experiences they’ve had and synthesize new things.

— Steve Jobs

Non seulement la Startup Nation n’a de Startup que le nom et le discours, tant elle ne connait rien à l’innovation, mais surtout elle nous montre aujourd’hui, avec la ZAD, qu’elle a peur de l’inconnu, que son appétit vorace pour l’ordre l’emporte sur son intelligence et réduit considérablement ses capacités à construire un avenir plus proche de notre imaginaire de liberté, d’égalité (et de fraternité ?).

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s