Petits conflits entre amis

 Si votre flux Facebook est un cocktail d’opinions politiques hétérogènes, vous avez peut-être l’impression que des batailles d’arguments éclatent sous vos yeux à intervalles réguliers, plus particulièrement quand le climat politique s’échauffe. C’est comme un coeur qui bat et qui, à chaque emballement politique dans le monde réel, approche dangereusement de la zone rouge.

Ces débats ressemblent souvent à ce dessin de Tom Gauld : deux camps opposés, persuadés de leur supériorité morale, qui s’affrontent sur un terrain d’ordinaire neutre.

L’opposition en politique (dessin de Tom Gauld)

Et quand le coeur de votre flux Facebook s’emballe, vous observez les statuts et les commentaires qui s’empilent. Parfois vous posez un petit like pour encourager l’un ou l’autre de ceux qui argumentent. Parfois vous déposez une petite remarque, mais vous pesez bien vos mots, car vous risquez de vous prendre la foudre de l’un des participants les plus engagés, et ça ne vous intéresse pas vraiment de rentrer là-dedans. Combien de réponses non postées ? Combien de commentaires gardés dans la tête ?

Facebook est un endroit particulier, où l’on partage ses moments de vie et ses opinions avec des amis proches, des vagues connaissances, ou des parfaits inconnus. Et il est souvent difficile de s’exprimer dans un contexte aussi hétérogène, quand on ne sait pas bien qui regarde, ni ce que l’algorithme de Facebook va exposer au-delà de notre cercle d’amis.

Au final, que faire de ces débats ? Les regarder passer en s’abritant de l’orage mais louper au passage l’opportunité de dire ce qu’on pense ? Intervenir pour mettre du poids dans la balance des idées qu’on défend ? Mais pour quoi faire ? A quoi bon ?

Pour ma part, j’ai longtemps pensé, naïvement, qu’une manière de résoudre les débats stériles étaient de fournir aux gens des “informations fiables”. Que s’ils avaient accès à des faits avérés, finement recoupés, les gens pourraient former des opinions éclairées.

C’est la raison principale pour laquelle j’ai créé en 2012 un site de fact-checking collaboratif avec quelques copains : Factwatchers. En travaillant sur le sujet, j’ai découvert que la valeur du fact-checking reposait avant tout sur le fait de creuser un sujet et de mesurer sa complexité. La conclusion “qui a raison / qui a tort” était bien souvent trop subtile pour être exposée de manière aussi simpliste. Pire, même, ces conclusions binaires alimentaient les biais de confirmations des parties en présence.

J’ai donc arrêté de “chercher la vérité” pendant un temps… et par d’autres détours personnels, je me suis plutôt intéressé à l’histoire, aux mécaniques de sélection naturelle, à la psychologie sociale, à la neurologie, et à l’impact de tout ça sur nos facultés de raisonnement.

La dernière révélation a eu lieu pour moi quand je suis tombé sur un livre de psychologie sociale, The Righteous Mind (voir la bibliographie en fin d’article) qui a fini par tout mettre en place. C’était la petite pierre qui me manquait. Soudain, je n’avais plus besoin de comprendre les arguments en présence, je n’avais plus besoin de comprendre les ramifications de l’histoire du proche-orient ou de l’histoire des religions pour comprendre pourquoi les gens s’opposaient ainsi, sur mon flux Facebook. Je découvrais alors qu’une grande partie des arguments que les opposants se renvoyaient (98% du contenu) étaient simplement du charabia qui n’expliquait pas vraiment ce qu’ils pensaient, ni pourquoi ils le pensaient.

Cela ne veut pas dire que le contenu des discussions est inintéressant, bien au contraire, mais cela veut dire que le terrain même du conflit se situait sur un terrain invisible.

Ces décisions qu’on ne décide pas

Pour commencer ce voyage vers l’invisible, il va falloir tuer un mythe qui persiste encore bien souvent : celui selon lequel les humains ont des comportements rationnels, et que l’intuition et les émotions sont des ennemis de la raison, des héritages de notre passé animal qui font parfois dérailler notre logique interne.

Dans son livre Thinking, Fast And Slow, le psychologue Daniel Kahneman (“Nobel” d’Economie en 2002) a introduit l’idée de deux systèmes de pensées : Système I — qui s’occupe des décisions rapides et intuitives — et Système II, qui s’occupe des décisions rationnelles, analytiques… et qui est aussi beaucoup plus lent. Le Système I, l’intuition, est celui qui contrôle largement nos décisions.

“System 1 is more influential guiding [and] steering System 2 to a very large extent.”

Le psychologue social Jonathan Haidt, dans The Happiness Hypothesis propose une métaphore un peu plus parlante : notre cerveau intuitif est un énorme éléphant qui n’en fait qu’à sa tête. Sur l’éléphant, un cavalier arrive parfois à rerouter l’animal, mais son boulot est souvent de justifier les actions de l’éléphant.

Les émotions (l’éléphant) seraient en fait le moyen que nous avons trouvé pour faire le tri parmi tous les choix qui s’offrent à nous à chaque instant. Sans ce filtre, nous serions systématiquement en train d’évaluer le moindre choix avec un arbre de décision tellement grand qu’on se retrouverait paralysé (lire Descartes’ Error: Emotion, Reason, and the Human Brain du neurologue Antonio Damasio).

D’après de nombreuses autres expériences (à ce niveau, ce n’est plus un sujet de débat chez les scientifiques), il semble que nous prenons nos décisions avant même d’en avoir conscience. Ce n’est que dans un second temps que nous cherchons à justifier rationnellement ce jugement intuitif (“Je suis d’accord PARCE QUE…”).

Nous ignorons d’ailleurs nous mêmes les raisons qui nous poussent à penser ou faire quelque chose. Comme nos semblables sont très forts pour interpréter nos émotions, nous sommes plus persuasifs si nous sommes convaincus d’agir pour les bonnes raisons, il est donc fort possible que nous ayons conçus des mécaniques pour nous piéger nous-mêmes sur nos propres intentions et nous faire croire qu’elles sont nobles (c’est l’objet du livre The Elephant in the Brain: Hidden Motives in Everyday Life).

Comme le dit Jonathan Haidt, “quiconque souhaite la vérité doit arrêter de vénérer la raison”.

Wikipedia dresse d’ailleurs une liste des biais cognitifs qui affectent notre raisonnement :

Biais Cognitifs — Par Jm3 — Travail personnel, CC BY-SA 4.0

Trump est probablement un génie des biais cognitifs. Il a compris que la vérité importait peu pour convaincre les gens et il a profité des nouveaux médias pour passer le filtre des institutions traditionnelles (“Blue Church”). Non seulement il a pu ainsi créer des récits et des symboles extrêmement puissants pour ses partisans (quoi de mieux qu’un MUR pour symboliser le refus de l’immigration ?) mais il a en outre réussi à neutraliser l’adversaire qui s’est épuisé (et s’épuise encore) à réfuter ses arguments sur des bases rationnelles.

A ce sujet, j’ai récemment appris que l’un des mentors de Trump était un ancien conseiller de McCarthy. McCarthy, qui a commencé sa chasse aux sorcières en brandissant une liste d’infiltrés communistes dans le département d’Etat. Du pur bullshit. Mais là aussi, le symbole de la liste de noms est très puissant.

La “liste de McCarthy” : du bullshit, certes, mais un symbole très efficace.

Les oppositions politiques ne fonctionnent donc pas sur la baise de la raison, mais sur la base de nos intuitions, et pour comprendre nos intuitions, il faut se pencher du côté de la morale.

La morale est un filtre chromatique

Pour comprendre la morale et la manière dont elle s’est développée, Jonathan Haidt, auteur de The Righteous Mind, est parti à la recherche des différentes fondations morales qui existent aujourd’hui dans différentes cultures. Sa méthodologie se base principalement sur la construction de petites histoires qui mettent en scène des problèmes moraux, avec une petite subtilité : il y ajoute un contexte qui neutralise la justification du caractère immoral de l’action. Exemples :

Un homme va au supermarché une fois par semaine pour acheter un poulet. Avant de faire cuire le poulet, il a un rapport sexuel avec sa carcasse. Puis il le mange. Personne ne le voit faire.

Un frère et une soeur partent en voyage à l’étranger. Un soir, ils décident de coucher ensemble, par curiosité. Elle prend déjà la pilule, mais ils décident qu’il serait plus prudent de se protéger avec un préservatif. Après l’expérience, ils conviennent que leur curiosité est satisfaite et qu’ils ne le feront plus. Personne n’est au courant, et ils décident de ne jamais en parler.

Le chien de la famille s’est fait renverser par une voiture en face de la maison. Les enfants suggèrent de le manger, car ils ont entendu dire que la viande de chien était délicieuse. Les parents acceptent. Et tous conviennent, à la fin du repas, que la viande de chien est délicieuse. Ils n’en parlent à personne.

L’histoire du poulet semble… “sale”. On peut aussi se dire que l’homme en question est super bizarre et qu’on n’oserait pas lui faire confiance dans un autre contexte. Certes, mais il ne fait de mal à personne, il fait ça tout seul chez lui… et le poulet est déjà mort. Pour l’histoire entre le frère et la sœur, l’inceste en tant que tel est mal car il renvoie à de la domination sexuelle et de la consanguinité, mais dans l’histoire ci-dessus, ces deux aspects sont également neutralisés.

Pourtant, quand on fait lire ces histoires à des gens, ils essaient systématiquement de trouver une raison pour laquelle l’action décrite est répréhensible, sans y parvenir.

Quelque chose que l’on ne peut pas justifier rationnellement mais que l’on continue de défendre est justement la définition d’une règle morale.

Si les histoires ci-dessus nous semblent dérangeantes, d’autres en revanche nous semblent semblent totalement anodines. Par exemple “Un garçon refuse de porter l’uniforme de son école” est considéré comme une action immorale dans certaines cultures.

Jonathan Haidt a donc confronté des petites histoires de ce genre à toutes sortes de populations différentes (en Inde, au Brésil, aux Etats-Unis, et ce au sein de différentes classes sociales), pour essayer de comprendre comment la moralité se répartissait dans différentes cultures et dans différents cercles. Ses recherches, qui ont duré plusieurs années, l’ont conduit à retracer 6 fondations morales. Toutes les cultures possèdent ces fondations morales, mais elles s’expriment à des degrés très divers, certaines privilégiant l’une par rapport à l’autre :

  • Bienveillance/Malveillance. Il est interdit de faire du mal à quelqu’un (particulièrement s’il est sans défense). Cette fondation morale nous pousse par exemple à nous révolter contre tout ce qui fait du mal aux autres, notamment les plus faibles.
  • Liberté/Oppression. Oppresser quelqu’un (le restreindre dans ses mouvements, sa liberté, sa pensée), c’est mal. Cette fondation morale s’exprime quand nous sommes révoltés parce que quelqu’un est obligé de faire des choses contre sa propre volonté (esclavagisme, travail forcé, etc.).
  • Equité (“fairness”) / Triche. Tricher, ne pas respecter les règles du groupe, c’est mal. La réciprocité est au coeur des échanges humains. Nous échangeons constamment des faveurs les uns avec les autres, avec l’idée que quelque part, d’une manière ou d’une autre, cette faveur nous sera rendue dans un avenir plus ou moins proche. Si quelqu’un ne respecte pas cette réciprocité, s’il essaie de tricher d’une manière ou d’une autre, c’est perçu comme profondément mauvais (voir à ce sujet Dette: 5000 ans d’histoire de David Graber, qui argumente avec brio que la majorité des dettes s’appuient sur cette idée de réciprocité — “il faut bien payer ses dettes” — même lorsqu’elles sont illégitimes). C’est cette fondation morale qui s’exprime quand on apprend qu’un groupe bénéficie de privilèges “au détriment” d’une partie de la population.
  • Loyauté/Trahison. Trahir sa parole ou son groupe (pays, communauté), c’est mal. La capacité à s’identifier au groupe d’une manière qui transcende l’individu, l’attachement aux symboles (chansons, vêtements, drapeaux, signes de reconnaissance, lieux), permet aux membres du groupe d’être plus efficace quand la collaboration devient nécessaire. Aux Etats-Unis, au-delà du symbole du drapeau, le débat de l’anti-américanisme revient très souvent sur le tapis (Snowden est un anti-américain pour ses détracteurs, un patriote pour ses fans). En France, on a cette idée d’Union Sacrée qui nous dit qu’en temps de guerre, il est important de taire nos différences car la Nation est en danger.
  • Respect de l’autorité/Subversion. Défier l’autorité (familiale, sociale, institutionnelle, etc.), c’est mal. L’autorité permet de transmettre facilement des règles, des savoirs et d’imposer des décisions de manière rapide et efficace. Pour qu’une société puisse fonctionner il est nécessaire d’avoir une forme de respect envers l’autorité.
  • Sacralisation/Dégradation. Dégrader ou contredire une chose ou une parole sacrée, c’est mal. Au-delà du respect de l’autorité, on retrouve ce qui a trait au sacré, et qu’il est interdit de dégrader. Les religions placent par exemple la pureté du corps humain assez haut dans leur système de valeur. Mais les écoles aussi. Que l’on parle de pesticides ou de viande de porc, l’idée sous-jacente de dégradation est la même.

Les fondations morales et la politique

Quand j’ai dit plus haut que ces fondations morales variaient en fonction des cultures, c’est vrai aussi des orientations politiques.

Voici par exemple le degré d’importance de chacune des fondations morales de la gauche (“very liberal”) à la droite conservatrice (“very conservative” ). Attention, il s’agit d’une analyse sur l’orientation politique américaine, qui n’est pas le reflet exact de nos orientations politiques françaises (le code couleur, en revanche, correspond à la version française : rouge = à gauche).

Importance des fondations morales par orientation politique (schémas originaux).

En rouge (“very liberal”) ce sont les filtres de la malveillance et de l’oppression qui colorent une bonne partie des analyses. La gauche lutte contre la domination et les hiérarchies qui imposent des privations de liberté — que ce soit une oppression économique, culturelle, intellectuelle, géopolitique ou idéologique. Pour ces raisons, le combat pour le droit des minorités est celui de la gauche.

Les autres fondations morales ont aussi leur part d’importance, mais de manière beaucoup moins prononcée. Le respect de l’autorité (intellectuelle par exemple) est important pour une bonne partie de la gauche, mais d’autres formes d’autorité le sont moins (militaire, nationale, etc.).

En bleu (“very conservative”), toutes les fondations ont du sens, mais le besoin de bienveillance et de liberté s’expriment moins qu’à gauche. Cela ne veut pas dire que la droite a une vision plus “juste” du monde mais qu’elle a une sensibilité plus large sur l’ensemble des fondations morales et surtout, que pour la droite, les structures sociales existantes ont plus d’importance (d’où l’idée de conservatisme).

Traditionnellement, le point de tension principal entre les bords politique est celui de l’opposition entre l’oppression et la hiérarchie. La gauche voit de l’oppression partout et accuse la droite de ne pas avoir de coeur. Cette supériorité morale que s’octroie la gauche déclenche des réactions défensives de la part de la droite. Aux Etats-Unis, c’est même devenu un véritable problème : des universitaires se voient reprocher d’aborder des sujets controversés dans leurs cours au prétexte de mettre mal à l’aise certains étudiants, et les universités se retrouvent à devoir critiquer, voire menacer les professeurs de sanctions. Les universités américaines sont donc en train de créer des espaces d’auto-censure.

Un petit détail sur un groupe politique sous-représenté mais puissant : les libertariens américains. Ils n’ont quasiment qu’une seule fondation morale : la liberté (et un poil sur l’équité/triche), ce qui est particulièrement intéressant pour comprendre la Silicon Valley.

Effets de groupe : normalisation et amplification

Ces opinions politiques sont en outre renforcées par des mécaniques d’effets de groupe.

Quand on met plusieurs personnes qui ont une opinion proche dans une même salle et qu’on les laisse discuter, non seulement les opinions tendent à se normaliser vers une opinion unique, mais cet avis tend vers les extrêmes. Résultat : les opinions de différents groupes divergent facilement vers des positions difficilement réconciliables (« Polarization: One Reason Group Fails »).

Ces effets de groupes ont été étudiés à de nombreuses reprises, mais l’une des études les plus parlantes à ce sujet est celle réalisée dans les années 1950 qui met en scène un groupe d’enfants dans un camp d’été (“The Robbers Cave Experiment”). Même sans différence d’opinion initiale, il suffit de créer artificiellement deux groupes pour voir des effets de compétition, d’intimidation et d’opposition systématique apparaître. Cette séparation s’observe assez rapidement dans les conversations où les participants ne peuvent s’empêcher de trier les autres dans deux camps : “ceux qui pensent comme moi” et “ceux qui ne pensent pas comme moi”.

Si on rajoute par dessus cela la notion d’homophilie (on est attiré par ses semblables), la simplification d’agrégation des communautés d’intérêt grâce à Internet, les ingénieries de persuasion sociales mises en place par les plate-formes et la disparition des espaces de friction dans notre quotidien, on comprend que le problème est profond.

Anatomie d’une information

Quand nous sommes confrontés à une nouvelle information, nous sommes donc avant tout influencés par nos filtres moraux et nos sentiments d’appartenance de groupe (eux-mêmes issues de notre ADN, de notre histoire personnelle, et des récits que l’on se fait du monde). Quand nous réagissons ensuite lors d’une conversation ou sur Facebook, c’est par un raisonnement a posteriori.

The Dark Side of Morality

C’est ainsi qu’un même évènement, une même information, un même fait, est analysé à travers des filtres moraux très différents par les individus :

Interprétation d’une même information en fonction de filtres moraux

Tout à gauche du spectre politique, l’information selon laquelle Amazon paye proportionnellement moins d’impôts que les PME françaises va renvoyer à plusieurs types de fondations morales. La première est celle de l’oppression et de la domination : Amazon est perçue comme une entreprise prédatrice qui n’hésite pas (notamment) à exploiter ses salariés. Cela n’a rien à voir avec le débat, mais oriente déjà énormément l’analyse. Ensuite, le fait d’optimiser fiscalement est là aussi une forme de domination : ceux qui ont du pouvoir peuvent se permettre se genre de choses, là où les PME ne peuvent pas. Enfin, il y a l’idée d’équité (qui est l’argument évoqué publiquement car il correspond plus au sujet) : Amazon, en ne redistribuant pas ses bénéfices sous forme d’impôts, ne joue pas le jeu collectif.

Si en revanche, on donne une priorité fondamentale à la liberté, par dessus les logiques d’oppression ou d’équité, alors on aura un jugement positif sur cette information — Amazon est presque le défenseur des libertés par rapport au gouvernement qui veut lui imposer des taxes, et il mène ce combat au nom de toutes les entreprises (même les entreprises françaises). A noter : dans ce cas, le patriotisme ou le respect de l’autorité peuvent rendre les opinions de droite plus subtiles et les faire pencher sur les mêmes combats que la gauche (mais pour des raisons différentes).

Vous pouvez vous-même tester vos propres fondations morales sur le site YourMorals.org. Voici les miennes (en vert) :

La morale douteuse de l’auteur

Cette morale serait donc bien ancrée en nous et déterminerait en bonne partie nos opinions politiques. Mais d’où vient la morale, et comment se construit-elle ?

La fabrique de la morale

Nos filtres moraux sont partiellement déterminés par la société dans laquelle on vit. Cependant, ils sont aussi énormément influencés par… notre génétique.

L’origine génétique des opinions politiques

En comparant les opinions politiques de jumeaux séparés à la naissance, on retrouve des traits étonnamment similaires même s’ils ont été élevés dans des familles politiquement différentes. Il semble même que nos opinions politiques soient plus déterminés par notre ADN que par la famille dans laquelle on ait grandi.

Attention cependant, comme à chaque fois qu’on fait intervenir les gènes pour expliquer un comportement, il convient de rappeler plusieurs choses :

  • le code génétique est complexe, c’est un entrelacement de propriétés qui sont régulièrement redistribuées — près de 20% de nos gènes seraient par exemple impliqués dans le fonctionnement de notre cerveau (voir cet article d’Axel Kahn pour creuser le sujet) ;
  • il ne faut pas confondre génétique et héritabilité : pour la raison évoquée ci-dessus, toute propriété n’est pas encodée dans un seul gène, et il faut parfois une série de gènes dans une configuration bien précise pour produire un effet particulier. La redistribution des cartes à chaque reproduction rend donc la multiplication de certains caractères hautement improbables au sein d’une même famille ;
  • le non-génétique est aussi très important : le contexte et l’histoire personnelle ont un rôle à jouer, qui dépend fortement de la manière dont l’environnement réagit aux prédispositions génétiques.

Il existe un débat chez les évolutionnistes autour de la notion de sélection de groupe, cette idée qu’une mutation génétique favorise la survie du groupe au détriment de la survie de l’individu.

Si dans un groupe un individu développe des réflexes altruistes qui font que son groupe a plus de chances de survivre, ses gènes altruistes auront ainsi plus de chances de se transmettre. Au fil du temps, le lent travail de la sélection naturelle faisant son office, différents “gènes de la coopération” peuvent ainsi avoir vu le jour et avoir été transmis aux générations suivantes.

Cette notion de sélection de groupe, bien qu’elle ne fasse pas partie à l’heure actuelle du consensus scientifique, pourrait expliquer notamment le développement des fondations morales.

Prenons par exemple la fondation morale “bienveillance / malveillance”. Son origine pourrait ainsi se retrouver dans la nécessité qu’ont les mammifères de protéger leur progéniture : contrairement à d’autres espèces d’animaux, ils ne mettent au monde qu’un nombre restreint de nouveau-nés, il est donc essentiel que les parents s’en occupent jusqu’à ce que l’enfant soit indépendant. Et c’est d’autant plus vrai chez les humains où il faut accompagner l’enfant pendant de nombreuses années avant qu’il soit autonome. Si la capacité du groupe à s’occuper des êtres sans défense est forte, alors il y a de grandes chances pour que le groupe survive. La sélection naturelle n’a plus qu’à faire le reste pour que nous développions cette instinct à défendre les plus faibles.

Chaque fondation morale pourrait ainsi retrouver des renforcements issus de la génétique — et donc être plus ou moins forte en fonction de notre patrimoine génétique individuel.

Si le débat scientifique sur la sélection de groupe ne permet pas d’affirmer que les fondations morales sont issues de la génétique, d’autres observations font cependant un lien entre l’ADN d’un individu et son orientation politique. Ce lien s’observe par exemple en laboratoire, quand on met les sujets dans un contexte qui leur fait peur (bruit forts, images menaçantes, etc.). Ceux qui ont les réactions les plus fortes (activation des systèmes de fuite) sont aussi ceux qui soutiennent des politiques conservatrices (à l’époque ou l’une de ces expérimentation a été faite, par exemple, ils soutenaient la Guerre en Irak et la peine de mort). Cette réaction est conditionnée (partiellement) par certaines hormones, qui sont dosées par notre ADN. L’explication (dans ce cas) serait donc que notre ADN conditionne notre réaction face au danger et à l’inconnu. Certains individus, confrontés à une situation nouvelle, sont donc biologiquement parlant dans une logique de défense, ce qui les pousse à regarder ce qui est nouveau et différent avec méfiance. D’autres, à l’inverse, sont attirés par la nouveauté.

L’ADN pré-détermine un certains nombre de nos comportements, mais la manière dont l’environnement réagit à ces pré-dispositions est lui aussi important. Si un enfant est naturellement effrayé par l’inconnu, sera-t-il conforté dans ses prédispositions ou bien apprendra-t-il à confronter cette peur pour voir ce qu’il y a derrière ?

Dans le cas des conservateurs qui soutiennent la peine capitale, ce n’est pas leur code génétique qui les fait soutenir la peine capitale — c’est le cumul de leur génétique, de leur éducation, et de la culture dans laquelle ils évoluent. En France, ils n’auraient probablement pas eu la même opinion car la répression morale de la peine de mort est beaucoup plus forte.

Ces récits qui changent notre vision du monde

Bien sûr, il existe d’autres lectures possibles des oppositions en politique. L’une de celle qui m’intéresse également est celle des récits qui constituent notre vision du monde, ces récits que l’on s’approprie, que l’on rejette, que l’on ne connait pas ou que l’on choisit d’ignorer (quelques exemples : “l’Occident a dominé le reste du monde par la force et pour le profit, et continue de le faire”, “la religion est un ciment pour la société”, “les religions sont stupides”, “la liberté individuelle est une source de progrès pour l’humanité”, “la science est la seule source de vérité”, etc.).

Ces récits se construisent généralement de manière automatique en fonction du contexte dans lequel on évolue et il faut un travail conscient pour les remettre en question (“On Thinking And Simulated Thinking”). Qu’ils soient automatique ou construits, ces récits permettent de construire une vision du monde cohérente et alimentent bien souvent nos réflexions sur les évènements contemporains et les choix politiques qu’on est amené à faire. Leur construction vient aussi probablement nous aider à remettre en questions certains aspects de notre morale.

Factoriser le monde.

Le monde est trop complexe pour que quelques modèles, heuristiques et récits suffisent à le comprendre. Ceux qui pensent “avoir compris” et qui ne réévaluent pas leurs modèles ont en réalité décidé d’arrêter de comprendre.

Or, nous l’avons vu, nos raisonnements individuels sont totalement biaisés et ne nous font voir qu’une version de la réalité. L’opposition politique est donc nécessaire à la construction sociale. La vérité ou la solution ne se situe jamais du côté d’un camp qui a “tout compris”, mais dans une construction de ces différentes visions.

L’idée est d’utiliser les capteurs naturels que nous avons tous pour effectuer ensemble une factorisation du monde et construire notre société imaginaire, plutôt que de les utiliser pour s’opposer systématiquement de manière purement intuitive et tribale.

La complexité qui résulte de la marche naturelle des affaires humaines doit être régulièrement factorisée pour qu’on soit capable de l’appréhender. C’est cette base qui nous permet de construire notre société imaginaire.

A l’heure où les bulles de filtres et les médias nous enferment dans nos idéologies, où la polarisation politique est de plus en plus forte, nous risquons tout simplement de réduire de plus en plus nos capacités de construction.

Dans l’impossibilité de raisonner collectivement, chaque victoire verra le camp du vainqueur essayer d’avancer le plus vite possible dans une direction, sans écouter les signaux opposés des 49% de la population restante.

Un signal ignoré ne se dissipe pas, il reste bien présent et, comme une cocotte minute sous pression, il cherchera à sortir d’une manière ou d’une autre — généralement sous des formes violentes. Nous aurons donc d’un côté des factions de plus en plus polarisées, et de l’autre une partie de la population qui assistera à ce déchaînement de passions sans comprendre vraiment ce qui se passe, et qui se repliera sur ses idéologies tribales et identitaires. Il sera alors de plus en plus facile d’exploiter nos dissensions d’une manière dystopique (“The Weaponization of Civil Conflict”).

Pour faire ce travail de factorisation collective (c’est à dire d’utiliser les points de vue multiple pour construire une vision du monde cohérente et représentative de la société), nous avons donc besoin de nous opposer.

Les espaces de contradiction politiques sont donc plus que jamais nécessaires, mais attention car la confrontation rationnelle, surtout si elle est violente ou méprisante, ne fait bien souvent que renforcer les opinions contraires (“backfire effect”). Il faut au préalable passer par la compréhension du point de vue de l’autre, souvent d’un point de vue moral, pour être capable ensuite de discuter de manière rationnelle.

J’ai récemment découvert le concept de “pair épistémologique”. Un pair épistémologique est une personne dont on respecte l’avis et l’opinion et qui, si elle n’est pas d’accord avec nous sur un sujet, nous poussera à réévaluer sérieusement notre opinion initiale. Un peu comme si notre éléphant recevait deux signaux contradictoires et devait faire appel à la raison pour savoir où se diriger (mon intuition pousse à gauche, mais mon respect pour mon ami me fait légèrement pencher à droite, que dois-je faire ?).

Nous avons besoin de ces espaces de contradiction dans un contexte de parité épistémologique, où le respect de l’autre, la compréhension de son point de vue, nous amène à réévaluer nos opinions initiales. Et c’est seulement dans ce contexte de parité épistémologique que la raison pourra nous être utile.

Ce qu’il nous faut donc, ce sont des bons petits conflits entre amis.

 


Si vous souhaitez creuser certains aspects évoqués dans l’article, la bibliographie (ci-dessous) est un bon point de départ — ou bien venez en discuter avec moi sur Twitter. Vous pouvez aussi vous immerger dans des sites comme Less Wrong (qui explore différents aspects de la rationalité et de la pensée critique de manière structurée) ou bien commencer à lire des contenus qui vont à l’encontre de votre point de vue. J’aborderai peut-être d’autres dimensions des oppositions en politique dans de prochains articles (inscription ci-dessous pour les recevoir), mais bien sûr tout commencera vraiment, je pense, par la pratique des premiers petits conflits entre amis :).


Bibliographie

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Audureau, William. « Comment les réseaux sociaux accentuent l’enfermement dans ses idées ». Pixels (blog), 24 avril 2018. http://www.lemonde.fr/pixels/article/2018/04/24/comment-les-reseaux-sociaux-accentuent-l-enfermement-dans-ses-idees_5289874_4408996.html.

Ball, James. Post-Truth: How Bullshit Conquered the World. London: Biteback Publishing, 2018.

Bates, Jordan. « 8 Signs of a Mind Infected by Political Malware ». Refine The Mind, 16 avril 2018. http://www.refinethemind.com/8-signs-of-a-mind-infected-by-political-malware/.

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Brooks, Arthur C. « Empathize With Your Political Foe ». The New York Times, 22 janvier 2018, sect. Opinion. https://www.nytimes.com/2018/01/21/opinion/empathize-with-your-political-foe.html.

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Edsall, Thomas B. « How Much Do Our Genes Influence Our Political Beliefs? » The New York Times, 19 janvier 2018, sect. Opinion. https://www.nytimes.com/2014/07/09/opinion/thomas-edsall-how-much-do-our-genes-influence-our-political-beliefs.html.

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Interview de Jonathan Haidt (45′)

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