Dernier article avant la fin du monde đŸ˜±

Suite Ă  ma derniĂšre newsletter, oĂč je parlais du besoin d’un rĂ©cit pour soutenir la vision d’une nouvelle sociĂ©tĂ©, vous avez Ă©tĂ© plusieurs Ă  me parler du livre de Cyril Dion (Petit manuel de rĂ©sistance contemporaine), car il aborde lui aussi la question des rĂ©cits. Ces rĂ©cits, dit-il, sont Ă  construire maintenant pour montrer qu’une autre voie est possible. Il faut, nous dit-il, construire une multitude de rĂ©cits inspirants, qui visent Ă  montrer comment vivre autrement. Chacun peut faire sa part en inspirant les autres (Cyril Dion est le co-fondateur du mouvement des Colibris).

Autrement dit, c’est au petit contingent de convaincus de montrer qu’on peut effectivement faire autrement et de tracer la voie pour les autres. ZĂ©ro dĂ©chet, vĂ©gĂ©tarisme, consommation locale, alter-mondialisme, monnaie locale, etc. Plein de rĂ©cits sont possibles. Trier ses poubelles ou bouffer des lĂ©gumes, je pense qu’on a vu plus inspirant !

Je suis bien d’accord sur le fait que tout ceci est nĂ©cessaire : il faut expĂ©rimenter de nouvelles maniĂšres de fonctionner. On ne peut pas tout renverser du jour au lendemain par une dĂ©cision qui vient d’en haut et espĂ©rer retomber sur nos pattes. Mais ces rĂ©cits individuels ne sont pas suffisants. D’une part, ils sont souvent centrĂ©s sur un changement individuel, donc peu politique — or, on parle bien d’enjeux collectif (Cyril Dion en parle, un peu… trop peu) — mais surtout ils manquent d’impact. Un rĂ©cit doit saisir l’imaginaire, parler Ă  tout le monde, reposer sur des Ă©motions (universelles). Or, je sais pas pour vous, mais trier ses poubelles ou bouffer des lĂ©gumes, je pense qu’on a vu plus inspirant !

Un rĂ©cit qui me semble inspirant, c’est plutĂŽt celui de la fin du monde ! 

Avec la chute du mur, on a eu une fin de l’Apocalypse. Quand le spectre de la guerre nuclĂ©aire s’est Ă©vaporĂ© avec la chute du Mur de Berlin, on a parlĂ© de « Fin de l’Histoire », cette idĂ©e (saugrenue, mais qui s’est rĂ©pandue comme une traĂźnĂ©e de poudre), que nous avions atteint un stade d’équilibre dans l’Histoire : dĂ©sormais, la dĂ©mocratie (et la libertĂ© qui allait avec) allait se rĂ©pandre Ă  travers le monde, et nous allions vivre libre, heureux, et avoir beaucoup d’enfants. Avec l’URSS, l’imaginaire de la fin du monde Ă©tait parti. 

Or, aujourd’hui l’Apocalypse fait son come-back. Les White Walkers. Les Cygnes Noirs. L’Effondrement. Le Risque Existentiel. L’idĂ©e que notre systĂšme actuel va s’écrouler, qu’on le verra de notre vivant, et qu’il faudra tout reconstruire (ou bien mourir). Notre systĂšme de production en flux tendu comme un string devient de plus en plus fragile : le moindre problĂšme entraĂźne des effets nĂ©gatifs en cascade car tout est interconnectĂ©. Toute notre Ă©conomie basĂ©e sur le pĂ©trole va s’écrouler (plus de pĂ©trole = plus de logistique, donc plus d’Amazon đŸ˜±, mais aussi plus de Rungis ou de MIN Ă  Nantes, plus de bouffe dans les supermarchĂ©s
 et plus de centrales nuclĂ©aires, qui ont besoin elles aussi de pĂ©trole). Autrement dit, ça sera vraiment la merde.

Je sais pas pour vous, mais je trouve qu’on a lĂ  une super histoire : on y parle de guerre civile, de menaces nuclĂ©aires, de dĂ©placement de population jusque dans les centaines de millions, de survie collective ! Et ça arrive. Possiblement de notre vivant.

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Coucou, c’est la planĂšte, et je ne suis pas contente !

Pour contrecarrer ce rĂ©cit peu envieux, il y a bien sĂ»r le solutionnisme technologique, qui consiste Ă  dire « ne vous inquiĂ©tez pas, on va inventer ce qu’il faut ! ». J’avais lu Ă  ce propos Abundance: The Future Is Better Than You Think, qui a des arguments plutĂŽt bons (et qui offre tout de mĂȘme des perspectives intĂ©ressantes) — mais franchement, continuer Ă  accĂ©lĂ©rer Ă  fond vers le mur en se disant « t’inquiĂštes on va inventer la tĂ©lĂ©portation au dernier moment », ce n’est pas la perspective la plus rassurante qui soit. 

Et si par pragmatisme on prĂ©fĂšre mettre de cĂŽtĂ© cet optimisme aveuglĂ©, on n’a plus que la « courbe de deuil » pour se rassurer (ci-dessous). 

Que se passe-t-il quand on apprend l’existence de l’Apocalypse ?
— CrĂ©dit Matthieu Vanniel â€”ï»ż

Les mythes comme heuristiques de survie

J’ai mis un peu de temps Ă  le comprendre, mais ça rejoint une autre cogitation qui traĂźne depuis un bout de temps chez moi, celui des mythes.

Les religions (et les mythes qui les inspirent) font partie de l’humanitĂ© depuis trĂšs longtemps (et elles se sont toutes plus ou moins mĂ©langĂ©es les unes aux autres, sur des origines dont on n’a plus aucune trace. En -500 000, on retrouve les premiĂšres reprĂ©sentations symboliques et spirituelles ; les premiĂšres sĂ©pultures remontent Ă  200 000 ans, les premiĂšres sĂ©pultures d’animaux Ă  80 000 ans). Autrement dit, les religions sont des tĂ©moins du passĂ©s. Les mythes et les rites qui les composent ont Ă©voluĂ©s depuis une forme primitive, se sont complexifiĂ©es au fil du temps, et ont survĂ©cu Ă  toutes les formes de sociĂ©tĂ© qu’on a mis en place depuis qu’on a pris conscience de notre propre existence. Et ils existent encore aujourd’hui. 25 000 gĂ©nĂ©rations se sont succĂ©dĂ©es depuis la crĂ©ation des premiers objets symboliques, ça en fait des itĂ©rations !

Pour Nassim Taleb, cette capacitĂ© de survie des religions s’explique prĂ©cisĂ©ment parce que les religions sont des heuristiques de survie. Si elles existent encore aujourd’hui, qu’elles sont encore pratiquĂ©es, c’est qu’elles ont une utilitĂ© qui permettent Ă  leur pratiquants de se perpĂ©tuer. Tout comme la sĂ©lection naturelle a pu itĂ©rer pour nous fournir une forme adaptĂ©e Ă  notre contexte, nos mythes et nos rituels embarquĂ©s dans les religions nous ont fourni une culture qui nous a permis de survivre dans un monde incertain.

De la mĂȘme maniĂšre qu’au niveau individuel, la perspective de la mort est nĂ©cessaire pour construire sa vie, la perspective de l’apocalypse, que l’on rencontre dans toutes les cultures et religions, serait donc nĂ©cessaire pour construire une sociĂ©tĂ© ? Mais alors, qu’est-ce que nous apprend l’apocalypse ? A quoi ce mythe peut-il bien servir ?

Survivre dans un monde prĂ© (ou post) apocalyptique đŸ»

L’algo de Google a compris que j’avais une nouvelle obsession, alors il m’a offert une vidĂ©o que je ne pouvais pas refuser : une interview de Pablo Servigne par François Ruffin
 autour d’une biĂšre. Triple combo !

Tu reprendras bien un peu d’apocalypse ?

Je vous recommande la vidĂ©o en intĂ©gralitĂ©, ceci dit je vais m’attarder sur la partie de l’interview qui aborde le sujet de l’entraide.

Pour comprendre cela, il faut comprendre sur quel mythe nous fonctionnons aujourd’hui. Notre sociĂ©tĂ© est actuellement organisĂ©e sur l’idĂ©e que, pour vivre ensemble, nous avons besoin de l’Etat et du marchĂ©. Sans cela, c’est la loi du plus fort qui prĂ©domine — la loi de la jungle. Nous avons donc besoin d’un marchĂ© et d’un Etat. Logique, non ?

Oui, c’est logique, mais tout repose sur l’idĂ©e que la nature (humaine) est par dĂ©faut compĂ©titive et agressive, sur l’idĂ©e qu’en l’absence de rĂ©gulation, nous allons nous entretuer, dominer les plus faibles, voler nos voisins, etc.

Pourtant, rien ne semble indiquer que ce soit le cas de la nature. Ce rĂ©cit lĂ  nous vient (malgrĂ© lui) de Darwin (voir l’extrait) et de l’idĂ©e selon laquelle seuls les organismes les mieux adaptĂ©s Ă  leur environnement survivent. Il existe donc une compĂ©tition pour les ressources, et les plus faibles pĂ©riront. Darwin Ă©tait bien plus subtil que cela dans L’Origine des espĂšces, mais la sociĂ©tĂ© de l’époque l’a utilisĂ© pour justifier ses systĂšmes de domination (pour vous remettre dans le contexte, je vous laisse au passage vous dĂ©lecter de quelques passages du XVIIIeme siĂšcle totalement dĂ©complexĂ©s sur la place des pauvres).

Or, il semble que Darwin ait principalement Ă©tudiĂ© des contextes d’abondance (aux Galapagos par exemple). Et justement, dans des contextes d’abondance on peut se permettre d’ĂȘtre individualistes : « j’ai dĂ©jĂ  tellement de chose Ă  ma disposition, je peux me permettre de ne dĂ©pendre de personne ». Mais dans les contextes de raretĂ© des ressources, ce n’est pas pareil : on a besoin des autres pour survivre. C’est mĂȘme toute la force de l’ĂȘtre humain : individuellement il n’est rien, mais collectivement il peut tout faire. Il est donc tout Ă  fait logique, du point de vue de l’Ă©volution, que nous soyons coopĂ©ratifs. 

C’est vrai pour les humains, mais c’est vrai aussi dans les Ă©cosystĂšmes naturels. Pablo Servigne prend l’exemple d’une forĂȘt. On a cet imaginaire que la forĂȘt est un environnement hyper compĂ©titif (ce n’est pas pour rien qu’on parle de loi de la jungle) : chaque arbre se bat contre les autres pour chercher la lumiĂšre, quitte Ă  laisser les autres crever. Mais lĂ  aussi, la rĂ©alitĂ© est plus complexe, car il existe aussi des situations d’entraide : les grands arbres (qui captent de la lumiĂšre) envoient par exemple des nutriments Ă  des petites pousses — mĂȘme quand il s’agit d’une autre espĂšce.

La nature ne serait donc pas le lieu d’une compĂ©tition sans merci pour la survie du plus fort, mais plutĂŽt un milieu en recherche d’équilibre (homĂ©ostasie) qui utilise pour y parvenir les forces de compĂ©tition et de coopĂ©ration. 

Yin et Yang.

C’est lĂ  que nous revenons sur le mythe de l’apocalypse et de son utilitĂ©. Le mythe de l’apocalypse, cette perspective bien rĂ©elle d’une fin du monde, est prĂ©cisĂ©ment l’un de ces rĂ©cits qui nous pousse fortement Ă  changer d’horizon et Ă  rĂ©tablir l’équilibre vers plus de coopĂ©ration. 

Politique apocalyptique

J’ai dĂ©couvert que Sarkozy tout comme Edouard Philippe Ă©tait plutĂŽt bien Ă©duquĂ©s sur le sujet de l’effondrement (voir ici ou lĂ ). Surprenant, non ? Eh bien peut ĂȘtre pas tant que ça.

Car le risque de ce rĂ©cit de l’effondrement c’est de nous enfermer dans une vision apolitique du sujet. En effet, Ă  quoi bon, si tout est foutu ? Autant s’occuper de soi, voire mĂȘme s’armer dĂšs maintenant pour se dĂ©fendre des catastrophes futures (lire ce que prĂ©parent les milliardaires). C’est aussi le risque du Mouvement des Colibris qui peut, malgrĂ© tout ce qu’il porte comme valeurs, peut entraĂźner Ă  un retour sur soi, une coupure du monde, un Ă©vitement de la confrontation (« je peux ĂȘtre satisfait d’avoir fait ma part »).

Or, dĂšs qu’il y a des mĂ©caniques de tricheries dans un groupe, la coopĂ©ration du groupe s’effondre. Pourquoi coopĂ©rer si certains se gavent et s’ils restent impunies ? Alors oui, le basculement vers la coopĂ©ration passera par des petits gestes Ă©cologiques qui sont nĂ©cessaires, par des changements de mode de vie individuels qui aideront Ă  inspirer les autres, qui permettront d’exploiter des nouveaux possibles, mais il passera aussi par le rĂ©Ă©quilibrage des inĂ©galitĂ©s et des injustices, par la construction de nouveaux systĂšmes de pouvoir et peut-ĂȘtre mĂȘme de gouvernance. 

Les voies Ă  explorer semblent pencher vers un changement d’échelle des mĂ©caniques de gouvernance pour redonner plus d’importance au local. Cyril Dion semble s’intĂ©resser au pouvoir des villes, Nassim Taleb semble attirĂ© vers une vision un peu plus fractale Ă  l’image de la Suisse (un Etat, mais des cantons qui ont beaucoup de pouvoir avec beaucoup de participation dĂ©mocratiques). Pablo Servigne, quant Ă  lui, est plutĂŽt d’inspiration anarchiste.


Et pour continuer la rĂ©flexion, je vous invite Ă  lire mon article Ces rĂšgles qui viennent d’en haut qui explore justement les critiques faites aux Etats, et notamment pourquoi les dĂ©cisions qui viennent d’en haut sont simplificatrices et n’arrivent pas Ă  saisir la complexitĂ© de ce qui se passe au niveau local.

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