Recalibration sensorielle

Quand Tocqueville réfléchissait sur les débuts de la Démocratie américaine il y a près de deux siècles, il craignait la torpeur d’un peuple endormi par la puissance omniprésente de l’Etat :

Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.

— Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique (1840)

La torpeur est une diminution de la sensibilité, et quand nos organes sensoriels ne ne sont plus ajustés, il est impossible de prendre des décisions adaptées à ce qui se passe dans l’environnement. 

Sauf que Tocqueville ne parlait pas de sensibilité biologique, mais de sensibilité sociétale. Et c’est précisément pour remplir ce rôle que nous avons inventé un organe sensoriel collectif : le journalisme. Je prends ce terme au sens très large comme tout ce qui nous explique ce qui se passe au-delà de notre perception biologique et que nous utilisons pour fabriquer du sens, pas forcément comme représentatif d’une seule profession. 

Or, cet organe sensoriel est actuellement en pleine recalibration. Permettez moi une histoire ultra rapide des médias pour expliquer ce que je veux dire par là.

Les médias de masse pour expliquer la complexité du monde

Au XXème siècle, alors que la mondialisation poursuivait son inexorable progression, on a assisté à une augmentation de la complexité de la société et de l’économie. Au même moment ce sont aussi développés les moyens de communication, et notamment les médias de masse : grands journaux, TV, radio, etc. Or, le mode de fonctionnement même de ces médias — un petit groupe plutôt cohérent, issus du même milieu et venant d’une élite qui explique les choses au reste du monde — fait que l’analyse est plutôt uniforme, facilement compréhensible et bien sûr qu’elle est partielle (les journalistes choisissent leurs sujets) et partiale (ils ont un point de vue sur les choses). 

Nous avons ainsi eu l’habitude d’avoir un organe sensoriel variant assez peu et plutôt bien aligné avec les autres signaux envoyés par la société (éducation et autres institutions). Cette uniformisation était rassurante car elle nous offrait une lecture cohérente. Et quand bien même la réalité de certains venait contredire cette lecture, ces individus étaient relativement isolés.

Avec l’apparition d’Internet, cependant, de nombreux récits supplémentaires sont venus se greffer à cette narration globale et sont même venus l’égratigner sérieusement. On ne peut plus désormais ignorer les inexactitudes des médias, voire même leur compromissions dans certains cas. On se rend compte qu’il existe de nombreux autres experts que ceux qu’on voit partout à la télévision, de nombreux autres courants théoriques pour expliquer le monde. De la même manière, les imperfections des grands plans de l’Etat remontent désormais à la surface : il n’est plus possible d’ignorer la souffrance qu’apportent les réformes de l’Etat.

La multitude, le retour

Depuis quelques années, notre fonction d’interprétation du monde est donc remise en question. Le journalisme simplificateur qui nous avait permis de comprendre les choses à un certain niveau de lecture ne suffit plus. Et puisque nous avons pris l’habitude que les événements soient interprétés pour nous, ça nous laisse un peu désemparés. 

Marshall McLuhan, grand théoricien des médias, nous dit avec sa fameuse phrase « The Medium is the Message » (le médium EST le message) que si on analyse l’évolution des sociétés, le contenu des messages a peu d’importance. Je répète tellement cela peut sembler étonnant : le contenu des messages n’a que peu d’importance. C’est en réalité la forme du média qui façonne la société. Comprendre la forme du média de l’époque média permet d’en comprendre la société.

A-t-on réellement besoin d’étudier le contenu des messages rédigés après l’invention de l’imprimerie par Gutenberg pour comprendre qu’elle a procédé à une révolution de la pensée, à la remise en question de l’ordre établi ?

Le nouveau paysage médiatique est aujourd’hui séparé en deux paradigmes : les anciennes autorités (médias de masse) d’un côté, qui créent un récit compréhensible mais simplificateur et de l’autre la multitude des messages, récits, réactions, opinions qui fait émerger des contenus plus proches de la réalité des gens (ne serait-ce que parce que ces messages sont plus nombreux, il est plus aisé de retrouver un message qui correspond à sa réalité individuelle), mais desquels il est difficile de faire émerger une cohérence. Ce que le politologue et théoricien des médias Andrew Chadwick appelle le système médiatique hybride (The Hybrid Media System).

Etonnamment, ce qui se passe nous renvoie à un débat qui remonte au XVIIème siècle et qui voyait s’affronter, dans les sphères de la philosophie politique, les conceptions de Peuple et de Multitude (lire A Grammar of The Multitude). Hobbes était partisan de la notion de Peuple, qu’il voyait comme représentant un bloc unifié, capable de donner une parole et une voie unique, et donc capable de porter une politique claire. De son coté, Spinoza était le partisan d’une vision de la Multitude, complexe, capable de représenter les points de vue des individus et donc de la société dans toute sa complexité, y compris les minorités. Pendant trois siècles, c’est la vision de Hobbes qui a prévalue et à partir de laquelle ont été façonnées nos institutions, mais il semble désormais qu’Internet nous force à regarder de plus en plus sérieusement dans la voie de Spinoza.

Le problème, c’est que ni nos outils, ni nos grilles d’analyses ne sont conçus pour répondre à ce nouveau paradigme et cela crée beaucoup de confusion. Avoir une vision claire de ce changement de paradigme — et donc de perturbation de notre organe sensoriel, éclaire selon moi pas mal d’évènements :

  • La multitude est un danger pour l’Etat car elle ne cesse de remettre en cause son autorité et l’empêche d’avancer (la raison pour laquelle Hobbes était contre). Aujourd’hui les États cherchent donc à reprendre le contrôle. La France vote des lois contre les fake news (ou le secret des affaires) pour empêcher la diffusion de toute information qui viendrait ébrecher le récit dominant ; la Chine met en place un crédit social pour les mêmes raisons, et la Russie investit dans la guerre de l’information pour nous pousser dans le dos (il est d’ailleurs intéressant de noter que la France semble en retard sur la compréhension de ce qui se passe, elle reste dans une vision asymétrique de l’information là où la Chine et la Russie semblent avoir compris son aspect réticulaire — ce qui n’est pas forcément rassurant) ;
  • En France, évidemment les gilets jaunes sont révélateurs de cette crise. Les médias (de masse) ont dans leur majorité commencé par simplifier le mouvement (ce sont des beaufs) puis à le montrer sous un jour violent (ce sont des casseurs / tueurs) avant de dire qu’ils sont neuneus (ils diffusent des fake news) et enfin fascistes. Ces réalités existent, mais elle se retrouvent amplifiées par le miroir déformant des médias. La réalité sur le terrain est bien souvent plus complexe — et ce depuis le début. C’est là qu’il est important de zoomer sur la réalité des individus, sur leurs histoires, c’est ça qui permet de se rendre compte que l’analyse est biaisée ;
  • Trump a senti et profité de cette défiance des gens envers les médias de masse. On dit souvent que les présidents qui gagnent sont ceux qui arrivent le mieux à utiliser le média de leur temps : FDR pour la radio, Kennedy pour la TV et maintenant Trump pour Internet (au passage, il faut observer Ocazio-Cortez, qui est la personnalité politique la plus visible sur Twitter derrière Trump).

La multitude politique

On peut légitimement s’inquiéter de cette évolution, se demander où elle va nous mener, on peut aussi regretter la perte de pouvoir d’institutions qui nous ont bien servies par le passé (si on s’est retrouvé du bon côté) et qui font partie de l’horizon connu, mais une chose me semble sure : on ne peut pas l’arrêter. La multitude médiatique — et donc le récit multiple, complexe, réticulaire — est d’ores et déjà là.

Et cette multitude, après avoir pris conscience d’elle même, devient politique, bien sûr. Elle se réveille en réponse à des institutions médiatiques et politiques qui n’ont pas pris en compte leur réalité dans leur simplification du monde. Il est donc tout à fait logique que ces réveils populaires soient pour le moment anti-institutionnels (ou qui au moins demandent leur profonde modification). Mais ce n’est que le début. La multitude, c’est bien tout le monde, et plus on se cachera derrière des visions simplificatrices et réductrices, plus on refusera de voir l’émergence de cette multitude et on essaiera de la cacher derrière des stéréotypes, plus on perdra notre temps pour construire la suite.

Il faut porter en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante

— Nietzche, Ainsi Parlait Zarathoustra (1885)

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