Au-delà du réel

Quand on pense à la notion de vérité, ou de réalité, on a souvent une vision scientifique de la bête : on pense qu’il existe des phénomènes objectifs et absolus.

Tout ce dont on aurait besoin pour comprendre le monde, ce serait du bon instrument de mesure et de la bonne représentation.

Si la réalité est un territoire, il nous faut donc fabriquer la carte qui lui correspond. Une fois cette carte établie, le commun des mortels peut ainsi l’utiliser pour naviguer dans le monde en toute connaissance de cause.

Cette vision (qu’on appelle aussi « moderne ») semble plutôt évidente. Tellement évidente, même, qu’on en revient rarement à la remettre en question. Pourtant, elle oublie une chose important : le cartographe lui-même, qui est un humain, et qui fait donc nécessairement des choix pour représenter la réalité, en fonction de ce qu’il juge intéressant ou non, important ou non.

Cette vision relativiste est connue sous le nom de post-modernisme, un mouvement intellectuel qui s’est imposé dans les années 1960. Horreur au pays de Descartes 😱 : la science — et l’expertise en général — n’est plus l’outil neutre et absolu qu’on pensait.


Crise de la réalité

Avant Internet, le métier de cartographe du réel était réservé à un groupe plutôt homogène de journalistes qui disposait d’une vision plus ou moins unifiée de la réalité et produisait donc des cartographies similaires.

Ces dernières années, Internet nous a fait passer dans l’ère médiatique post-moderne. Avec l’abondance de l’information disponible, il n’est plus possible de faire autrement que d’interpréter la réalité et nous devenons tous — plus ou moins consciemment — des cartographes du réel.

Pour remplir ce job, nous faisons de notre mieux pour comprendre le monde. Nous établissons des théories (plus ou moins solides) et nous nous basons sur des modèles (bien souvent entendu ailleurs et qui font sens pour nous) pour créer notre carte de la réalité.

Seulement, ce faisant nous entrons aussi dans un tunnel de réalité. Sans nous en rendre compte, nous nous enfermons dans une vision très spécifique de ce qui se passe.

Every kind of ignorance in the world all results from not realizing that our perceptions are gambles. We believe what we see and then we believe our interpretation of it, we don’t even know we are making an interpretation most of the time. We think this is reality.

– Robert Anton Wilson

Quand vient le moment de regarder ensemble dans quelle direction nous souhaitons nous diriger, nous nous rendons compte avec stupeur que nos cartes ne sont pas du tout les mêmes. Nous ne voyons pas la même chose, et la réconciliation est alors difficile.

Nous sommes en pleine crise de la réalité.

Pendant un temps, on a essayé de résoudre cette crise de la réalité avec l’analyse rationnelle et le fact-checking. Malheureusement, c’est un réflexe moderne, qui s’appuie encore sur la croyance d’une réalité objective, sans prendre en compte l’observateur (voir ce superbe article — Man As A Rationalist Animal — qui explique comment l’argument de la rationalité fait souvent fit du savoir traditionnel qui pourtant « fonctionne »). La rationalité est nécessaire, mais probablement pas suffisante.

seeing like a state

Guerres culturelles post-modernes

La notion de tribu est souvent utilisée pour symboliser les groupes d’individus qui s’identifient à une certaine cartographie de la réalité. C’est un terme bien trouvé car il s’appuie sur des valeurs profondément ancrées chez ses membres, et active chez eux des réflexes de survie.

Peter Limberg et Conor Barnes ont examiné un certain nombre de ces tribus dans un magnifique article, en se focalisant sur 34 d’entre elles :

Pour établir cette ensemble de tribus, ils ont étudiés les médias principaux de chacune d’entre elles (et notamment leurs chaînes YouTube), non pas dans une posture d’observateur extérieur, mais en essayant de comprendre leur point de vue. Cet effort d’empathie leur a ensuite permis de comprendre un certain nombre de choses comme les valeurs fondatrices de chaque tribu (ce qui est considéré comme sacré), les modèles mentaux (les théories utilisés pour comprendre le monde), et les risques existentiels qu’elles combattent.

Ce qui est fascinant ici, c’est qu’on a un aperçu de la vision du monde de chacune de ces tribus et que l’on peut, grâce à un effort d’empathie supplémentaire, imaginer les contours des tunnels de réalité dans laquelle chacune d’entre elles se situe.

Et si l’on commence à identifier les tribus auxquelles on se rattache soi-même, on prend peu à peu conscience que sa réalité individuelle n’est effectivement qu’un petit bout du réel, et qu’il est sûrement possible d’aller au-delà, avec un peu de courage.

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