Ce temps où l’enfance était reine

Entre la sortie de l’école et l’heure du retour de [ma mère] se déployait un temps où l’enfance était reine, un temps vagabond que suffisait à combler la dégustation d’un roudoudou, un temps qui filait entre nos doigts poisseux et semblait n’avoir aucune limite

— Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit

Pourquoi ce temps de l’enfance finit-il par disparaître pour laisser la place au temps productif de l’adulte, celui qui doit optimiser ses todos et répondre à ses emails dans la journée ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi est-ce que nous avons tous tendance à rentrer, petit à petit, dans un moule inconfortable ?

Je crois que l’une des réponses à cette question est que nous intégrons nous même et faisons nôtre les modes d’actions imposés par la société (la « gouvernementalité » de Foucault). Car le monde ne cesse d’accélérer et ne semble pas nous laisser d’autre choix que de suivre sa cadence. C’était le constat de Walter Lippman (penseur du néolibéralisme), qui considérait même que l’humain n’était plus adapté sur le plan cognitif et affectif à l’environnement mondialisé : l’accélération des rythmes de la société avait rendu les humains inaptes à y vivre sereinement.

Et pourtant, même si nous ne sommes plus adaptés à ce monde, nous essayons tout de même d’en épouser les contours pour y trouver notre place, poussés par l’impératif d’être plus productif (à moins que ça ne soit cette envie de nous prouver, de nous dépasser… au nom de quoi au juste ?). Et rarement nous regardons dans le rétroviseur du progrès pour voir ce que nous avons perdu en accélérant ainsi. « Gagner du temps » semble si normal.

C’est en réaction à ce monde d’accélération et de vitesse que le Slow Movement a émergé dans les années 1980 (et plus spécifiquement en réponse au fast food après l’implantation d’un McDo sur la Piazza di Spagna à Rome)

It is a cultural revolution against the notion that faster is always better. The Slow philosophy is not about doing everything at a snail’s pace. It’s about seeking to do everything at the right speed. Savoring the hours and minutes rather than just counting them.

Slow Movement (Culture) — Wikipedia

Le politologue James Scott a inventé le concept d’infrapolitique pour encapsuler les actions « non visibles » de résistances politiques, celles que la puissance de l’Etat ne peut pas voir ou contester, en affirmant d’ailleurs que « c’est la forme d’action politique la plus répandue dans l’histoire, bien plus que les révolutions« .

Alors finalement, la résistance, est-ce que ce ne serait pas d’accepter de prendre son temps ? De revenir au rythme normal des choses, sur ce qui se passe ici et maintenant ? De replonger dans le temps des roudoudous ou des bonbecs qui collent aux dents, et de regarder le rythme effréné du monde qui nous entoure comme un truc de grands qui nous échappe ?

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