Société et politique

Une sélection de livres qui m’ont aidé à réaliser ma propre cartographie de la réalité (lire à ce propos mon article Au delà du réel).

Les dynamiques invisibles

Les médias façonnent la vision du monde de chaque individu. C’est par leur filtre qu’on comprend en grande partie ce qui se passe, et donc par extension, ils façonnent la société toute entière. Marshall McLuhan avait compris cela dès les années 1960, et son ouvrage Pour comprendre les Médias est en cela impressionnant. « All media works us over completely… and leaves no part of us untouched, unaffected, and unaltered« , écrit-il ainsi.

Voir aussi cette interview (The war on sensemaking) qui explore tout ce qui rend difficile aujourd’hui notre capacité à comprendre ce qui se passe.

On retrouve une vision similaire dans La Gouvernance par les Nombres. Son auteur, Alain Supiot y décortique la manière dont la loi n’est plus écrite par un peuple qui prend des décisions souveraines, mais par des systèmes de gouvernance qui s’auto-régulent en permanence en fonction d’un objectif.

Cette vision colle en tout point avec la doctrine néo-libérale qui part du principe que si chacun calcule son intérêt et s’ajuste avec les autres par contrat, on aura une société juste. C’est à dire qu’on pourrait faire l’économie de la définition d’un intérêt public qui s’impose à tous (principe de démocratie). Bref, une démonstration de la manière dont le néo-libéralisme est anti-démocratique — ce qui semble plutôt juste quand on constate l’impuissance du monde politique face au monde économique. Une série YouTube a été également réalisée par le Collège de France et offre une introduction très claire.

Et pour poursuivre sur le même thème, Throwing Rocks at the Google Bus, de l’universitaire Douglas Rushkoff, déconstruit lui aussi de manière brillante la manière dont la croissance détruit la prospérité (je répète : la croissance détruit la prospérité).

Enfin, pour finir sur les mécaniques invisibles, j’ai adoré le livre Dette: 5000 ans d’histoire, de David Graeber. L’anthropologue anglais y étudie comment les dettes ont été utilisées depuis des temps immémoriaux comme fabrique de la soumission, en utilisant une mécanique très simple : « je te prête quelque chose (parfois contre ta volonté) pour que tu me doives quelque chose en retour » (avec intérêts). C’est ainsi que des pays comme Haiti, Madagascar ou même la Chine ont été plongés dans une misère économique pendant des décennies, voire des siècles. Déterminant pour comprendre l’histoire, la géopolitique, et les relations entre les individus.

Les risques existentiels

Un risque existentiel, c’est un risque qui peut amener à l’extinction de l’espèce humaine, voire de l’écosystème tout entier.

Le dérèglement climatique arrive en première ligne des risques existentiels. Et LE livre qui m’a le plus scotché sur le sujet, c’est celui de Naomi Klein, Tout peut changer (à noter qu’en anglais, le titre est Ça change tout, ce qui n’a rien à voir). Elle y analyse en grand détail comment le capitalisme et sa philosophie extractiviste est l’une des causes racines du dérèglement climatique. Fourmillant de détails, la démonstration est rigoureuse et implacable.

Le risque est aussi au coeur d’Incerto, l’oeuvre en plusieurs volumes de Nassim Nicholas Taleb, un ancien trader devenu aujourd’hui une sorte de philosophe mathématicien de la modernité. Ce que Taleb nous explique, c’est que nous vivons une époque où le risque existentiel n’a jamais été aussi fort. Certes, nous vivons mieux que jamais, mais nous avons créé un monde qui rend la probabilité d’une extinction plus élevé que jamais. Taleb a popularisé la notion de cygne noir, ces évènements catastrophiques qu’on ne peut pas prévoir. Dans son livre Antifragile: les bienfaits du désordre (le meilleur de sa série), il explore en profondeur les caractéristiques des systèmes capables de s’épanouir dans un environnement chaotique et imprévisible. Ces systèmes (qu’il qualifie d’anti-fragile) ont des caractéristiques communes, et le livre les explore en profondeur en utilisant les sciences, l’histoire, les mathématiques, la philosophie. La lecture est drôle, provoquante, et m’a donné l’impression de comprendre certaines trames invisibles que je ne voyais pas jusqu’alors.

Pour terminer, une interview de 30 minutes qui résume bien clairement le changement majeur qui semble nécessaire pour résoudre les problèmes existentiels auxquels nous faisons face :

L’Etat, ou pas

Dans Seeing Like a State (voir mon article Ces règles qui viennent d’en haut), l’anthropologue James Scott analyse la manière dont la gouvernance centralisée des Etats amènent à des simplifications grossières qui entraînent elle-même des politiques qui ne prennent pas en compte la réalité du terrain. Ce livre prône le pragmatisme local face aux idéaux théoriques.

Même son de cloche chez Nassim Taleb qui explique par la théorie des systèmes comment une politique qui prend en compte les échelles multiples permet de minimiser les risques (voir son article Multiscale Localism: Politics and Ethics under Uncertainty).

Pour finir sur le sujet, il faut évidemment passer par l’anarchisme. Deux ressources m’ont aidé à mieux saisir les contours des mouvements anarchistes et de leur complexité — de l’idéal communiste au détour terroriste, en passant par les communautés libertaires et le syndicalisme) : le documentaire Ni Dieu, Ni Maître et une lecture de Michel Onfray : Le post-anarchisme expliqué à ma grand-mère.

Construction et opposition politique

Nous avons tous des perspectives différentes sur le monde. Dans son livre The Righteous Mind: Why Good People Are Divided by Politics and Religion, le psychologue Jonathan Haidt étudie les systèmes de valeurs qui sous-tendent les visions du monde de chacun et permet ainsi de comprendre l’Autre — celui qui a des opinions différentes des nôtres. L’Autre n’est pas un monstre, mais juste quelqu’un qui a des perspectives différentes. Une lecture de première importance si vous pensez sincèrement que la construction d’une société se fait avec tout le monde (pas juste les gens qui ont la même opinion que vous) — bref, si vous croyez dans le principe de la démocratie. Je parle du sujet de manière plus complète dans mon article Petits conflits entre amis.